La maltraitance infantile : quelles conséquences pour notre société ?

Dans notre imaginaire collectif, maltraiter un enfant est un acte « monstrueux », improbable et qui suscite une vive réaction morale. Ce jugement de valeur, découle de l’image symbolique et idyllique que notre société a de l’archétype du parent parfait. Ceux qui aiment leur enfant plus que tout au monde et qui ne pourraient jamais leur faire de mal. Bien qu’on ne puisse pas remettre en question le caractère négatif de la maltraitance infantile. Le jugement moral de ce problème en fait un tabou et nous empêche d’en parler rationnellement. Cela s’explique peut-être par le fait que notre société a encore trop de mal à accueillir la parole des victimes de violences car cela brise la représentation « juste » que l’on se fait de notre monde.

Pourtant, ces dernières années, les choses commencent à bouger. Quatre ans Après #Metoo, #Metooinceste a fait émerger des centaines de témoignages de victimes d’abus sexuels dans la sphère familiale. Ce mouvement a été lancé à la suite de la publication du livre de Camille Kouchner qui accuse son beau-père, Oliver Duhamel, d’avoir abusé sexuellement de son frère jumeau. Son beau-père étant une figure médiatique, en France, cela a provoqué une déflagration dans le pays [1]. On peut espérer que cela aidera à changer les esprits.

Cet article a pour but de produire un éclairage sur le phénomène des maltraitances infantiles, encore trop présentes en Belgique. Il a aussi pour but de montrer que derrière le jugement moral, la maltraitance des enfants n’est pas un problème isolé mais bien systémique qui reflète l’état de notre société.

Un bref état des lieux

Pour commencer, bien que cela semble intuitif, il nous faut définir les maltraitances infantiles. L’Office de la naissance et de l’enfance (ONE), nous donne la définition suivante de l’équipe de SOS Enfant St-Luc « La maltraitance concerne chaque lésion physique ou atteinte mentale, chaque sévice sexuel ou chaque cas de négligence d’un enfant qui n’est pas de nature accidentelle, mais due à l’action ou à l’inaction des parents ou de toute personne exerçant une responsabilité sur l’enfant ou encore d’un tiers, pouvant entraîner des dommages de santé tant physiques que psychiques » [2]. Cependant, l’équipe de SOS enfant nous met en garde : définir les maltraitances infantiles est très difficile. En effet, il existe une grande part de subjectivité. En fonction de l’individu, de son vécu et de sa culture, ce qui est vu comme maltraitance par l’un, ne l’est pas pour autant par un autre.

On peut néanmoins essayer de classer les maltraitances selon plusieurs types : les maltraitances physiques (coups, brulures, syndromes du bébé secoué etc.), les maltraitances psychologiques (humiliations, rejets, menaces, insultes etc.), les maltraitances sexuelles, les maltraitances institutionnelles (maltraitances en internat, famille d’accueil, école), être témoin de violences conjugales, et enfin les négligences (alimentation dangereuse, ne pas donner les médicaments adéquats etc.). Les négligences sont les plus difficiles à établir car elles sont rarement intentionnelles.

En Belgique les données sont récoltées par les équipes de SOS Enfants, l’organisme chargé d’accompagner les enfants et les familles là où il y a présence de maltraitance ou de soupçons. Cependant, ces données ne font état que des signalements recensés qui sont quasi stables depuis plusieurs années. Par exemple, en 2020, SOS Enfant a recensé 6257 signalements dans la fédération Wallonie Bruxelles. Toujours en 2020, parmi ces signalements, 25% sont des maltraitances physiques, 23% sont des maltraitances sexuelles, 20% sont des maltraitances psychologiques, 17% sont des cas de violences conjugales, 11% sont des cas de négligences et enfin seulement 4 cas ont été recensés pour des maltraitances institutionnelles [3]. Mais cela ne reflète pas la réalité, car la majorité des cas ne sont pas signalés. En Belgique, aucune étude de grande envergure n’a permis de déterminer la proportion de gens qui a subi des maltraitances infantiles.

Toutefois, une étude en France peut nous donner un autre ordre de grandeur. Selon une enquête, menée en 2017, par Harris Interactive et commandée par l’ONG l’enfant Bleu [4], 22% des Français déclarent avoir été victimes de maltraitances. Autre donnée intéressante dans le rapport, 79% des répondants déclarent le sujet comme « tabou » et seul 30% estiment que le problème est suffisamment pris en charge par les pouvoirs publics.

La maltraitance, un acte qui met notre système d’attachement à mal

Comme la plupart des mammifères, nous sommes des êtres vivants sociaux qui survivent essentiellement grâce au groupe. Ainsi, quand on arrive au monde, notre seul moyen de survie est notre « caregiver » ou figure d’attachement. Ce mot, anglais à la base, définit la personne qui « prend soin de nous » pendant notre enfance. Cette figure d’attachement est souvent associée à la mère ou au père, mais préférer ce terme permet d’éviter le cliché hétéroparental de notre société.

Reprenons, quand nous naissons, nous sommes sans défense et notre survie dépend de la qualité de nos figures d’attachements. En tant que bébé nous en sommes conscients et nous allons tout faire pour développer le meilleur moyen de créer un lien d’attachement avec eux. C’est cet attachement qui va nous permettre d’avoir un développement sain tout au long de notre enfance [5]. Maintenant, imaginez que ce caregiver, soit simultanément ce qui nous permet de survivre et aussi un danger (maltraitance). Cela s’appelle l’attachement « désorganisé », quand nos figures d’attachements peuvent à la fois répondre à nos besoins et être source de danger. Dans ce schéma d’attachement, le bébé fait face à un comportement contradictoire auquel il ne sait pas comment réagir. Dans son livre « the body keep the score » [6], Dr Van Der Kolk, explique les comportements que cela peut provoquer. Quand la mère rentre dans la pièce, le bébé va discrètement regarder sa figure d’attachement puis rapidement détourner le regard, par peur. Un tel attachement va donner des difficultés pour l’enfant à apprendre à réguler correctement ses émotions et son stress. Par exemple, une étude a montré qu’un adulte qui a vécu un lien parental traumatique et a un attachement désorganisé va avoir tendance à percevoir une caresse comme déplaisante alors qu’un adulte normal va percevoir la caresse comme plaisante [8]. C’est étude nous montre comment nos expériences primaires avec nos parents vont former notre cerveau et la façon dont il perçoit les stimuli extérieurs.

Sans étonnement, à l’âge adulte, la population qui a été victime de maltraitance infantile a plus de risque de développer des dépressions, des troubles d’anxiétés, des trouble paniques (crises d’angoisses), des troubles de comportements alimentaires (anorexie mentale, boulimie etc.), des comportements suicidaires et des troubles de stress post-traumatique (TSPT) [7]. Bien que ce dernier diagnostic fasse débat.

Dans son livre, Dr Van Der Kolk, défend que l’on diagnostique à tort les personnes victimes de maltraitance infantiles avec le trouble de stress post-traumatique. Selon lui, les symptômes du TSPT correspondent mieux aux personnes qui ont vécu une agression ou un accident. Ceux qui ont vécu des maltraitances durant leurs enfances ne vont pas avoir les mêmes symptômes. Ainsi, pour lui, il faudrait créer un nouveau diagnostic : « le trouble traumatique du développement ». Bien que cela puisse sembler anecdotique, se tromper de diagnostic sur une population entière a des conséquences désastreuses car on va constamment les rediriger vers des thérapies inadaptées et inefficaces. C’est un peu comme si l’on vous faisait une chimiothérapie pour votre diabète.

De l’esprit au corps

Pour comprendre l’ampleur du problème il faut commencer au niveau le plus petit possible, celui des neurones. En effet, plus d’une centaine d’étude a fait le lien entre les maltraitances infantiles et des différences au niveau de la structure cérébrale, son fonctionnement et l’architecture de son réseau neuronal [9]. Cependant, ces différences ne sont pas directement liées à des troubles psychologiques et peuvent être trouvées chez des cas qui font preuve de résilience. Pourtant, cette population est plus susceptible d’avoir des psychopathologies.

Deux hypothèses, qui ne sont pas mutuellement exclusives, essayent de donner une explication à ce phénomène [9]. La première hypothèse, très populaire en psychologie clinique, est la théorie « diathèse-stress » : une exposition prolongée au stress provoque des dégâts au cerveau qui rendent plus susceptible le développement de troubles psychologiques. La seconde hypothèse, se concentre sur la plasticité du cerveau. Les changements neuronaux consécutifs à des maltraitances infantiles seraient une forme d’adaptation cérébrale, pour faciliter la survie de l’individu face au monde qui parait en conséquence plus dangereux. Ainsi, ce que l’on interprèterait comme « trouble » est en fait une adaptation cognitive.

Ainsi, le cerveau d’une personne qui a vécu des maltraitances infantiles a un système de détection de menace beaucoup plus sensible et réactif, que la norme, face à des stimuli de danger [9]. Cette sensibilité rend le cerveau plus susceptible face à des stresseurs, ce qui augmente le risque d’anxiété, de dépression et joue un rôle dans le développement de trouble de stress post-traumatique. Malheureusement, les conséquences des maltraitances infantiles ne s’arrêtent pas aux troubles psychologiques.

Aux Etats-Unis, dans les années 80, Vincent Felitti crée un programme de lutte contre l’obésité et remarque que la majorité des patients ont été victimes d’abus sexuels pendant leur enfance [10]. Avec le centre de contrôle et de préventions des maladies (CDC), il a mené une large enquête pour déterminer si les expériences négatives de l’enfance (dont les maltraitances), nommées « ACE » avaient un effet sur d’autres problèmes de santés à l’âge adulte. Il a découvert que le nombre d’ACE vécus étaient associés avec le tabagisme, l’obésité, l’abus d’alcool et de drogues, les maladies cardiaques, le cancer, les maladies pulmonaires chroniques et une espérance de vie globalement plus courte [11]. On peut expliquer cette découverte par le fait que les individus ayant vécu des ACE aura subit plus de stress et y serait plus sensible, le stress jouant un facteur de risque important dans la plupart des maladies.

Ces découvertes font des maltraitances infantiles un problème de santé publique puisqu’elles ont un effet sur un large panel de maladies et représentent un coût conséquent et évitable pour la sécurité social. Une étude a estimé le cout économique total des maltraitances infantiles, aux Etats-Unis, à 2 milliards de dollars [12].

Des parents monstrueux ?

Seulement, rejeter la faute sur les parents seraient beaucoup trop simple et le problème est bien plus complexe que ça. Ce qui est dérangeant dans les maltraitances infantiles, c’est ce qu’elles disent de notre société.

Ainsi L’OMS, rappelle qu’une partie des facteurs est sociétal : manque de logements appropriés, de soutiens aux familles, taux de chômages élevés, pauvreté, inégalités de genres et sociales, des politiques qui aggravent les inégalités et la précarité etc. [13] Sans étonnement les maltraitances infantiles touchent avant tout les milieux les plus défavorisés qui sont dépassés par la précarité et écrasés par la situation économique [14].

Les maltraitances infantiles ne sont pas un phénomène isolé de la société et reflètent aussi la situation socio-économique du pays. Ainsi, plus un pays est inégalitaire (en termes de revenus), plus il y a de maltraitances infantiles [15]. Les travaux de Richard Wilkinson et Kate Pickett [16] sur les inégalités montrent qu’au plus un pays est inégalitaire, au plus le climat social sera tendu et violent. Ce qui peut expliquer les maltraitances infantiles. Ainsi derrière des parents « monstrueux », se trouvent avant tout des sociétés qui ne leurs donnent pas un environnement adéquat pour élever leurs enfants et qui n’arrivent pas à les aider.

Les maltraitances infantiles, un reflet de notre société

Avec cet article, je voulais mettre en avant ce phénomène dont on ne parle pas assez et qui est pourtant riche d’enseignements. Les maltraitances infantiles disent plus de notre société que ce que l’on aimerait croire. Certes les maltraitances sont des actes impardonnables au niveau de l’individu qui les subit et laisseront des traces à vie. Cependant, si l’on regarde le phénomène d’un point de vue plus systémique, une partie des maltraitances infantiles, est avant tout dû au fait que les parents sont dépassés par leurs situations. Il suffit de ne pas avoir de places en crèches, d’enchainer les temps partiels pour combler les fins de mois et de ne pas réussir à suivre économiquement pour que le stress s’accumule, et nous empêche de prendre soin de notre enfant dignement. Ce genre de situation arrive encore trop souvent pour les familles défavorisées. Il est fort probable qu’elles même souffrent de psychopathologies et ai eu meme subi des maltraitances, devenant un transfert générationnel de souffrance. Pourtant, des programmes existent pour les aider à reprendre en main la gestion de leur enfant de manière plus saine. Mais malheureusement, comme pour beaucoup d’autre problèmes de santé publique, ce sont seulement des changements structurels et systémiques qui aideront à résoudre le problème. Tant que l’on ne s’attaquera pas à la pauvreté et aux inégalités, ces problèmes persisteront et les maltraitances infantiles ne sont qu’un rappel que les inégalités provoquent des dégâts partout.

Bibliographie

[1] Le Monde. (2021, 18 janvier). #Metooinceste : après l’affaire Olivier Duhamel, des centaines de victimes témoignent sur Twitter. Le Monde.fr. https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/16/metooinceste-dans-le-sillage-de-l-affaire-duhamel-des-centaines-de-victimes-temoignent-sur-twitter_6066539_3224.html
[2] ONE. (s. d.). Questions-réponses – Office de la naissance et de l’enfance. one.be. https://www.one.be/professionnel/maltraitance/questions-reponses/
[3] ONE. (2020). Rapport d’activités 2020 (D/2021/74.80/52). https://www.one.be/fileadmin/user_upload/siteone/PRESENTATION/Rapports_d_activite/rapport-activites-2020-chiffres.pdf
[4] Harris Interactive & l’enfant bleu. (2017, 16 novembre). La maltraitance des enfants. harris-interactive.fr. https://harris-interactive.fr/opinion_polls/la-maltraitance-des-enfants-2/
[5] Bretherton, I. (1992). The origins of attachment theory : John Bowlby and Mary Ainsworth. Developmental Psychology, 28(5), 759‑775. https://doi.org/10.1037/0012-1649.28.5.759
[6] der Kolk, V. B., MD. (2015). The Body Keeps the Score : Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma (Reprint éd.). Penguin Publishing Group.
[7] Norman, R. E., Byambaa, M., De, R., Butchart, A., Scott, J., & Vos, T. (2012). The Long-Term Health Consequences of Child Physical Abuse, Emotional Abuse, and Neglect : A Systematic Review and Meta-Analysis. PLoS Medicine, 9(11), e1001349. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.1001349
[8] Spitoni, G. F., Zingaretti, P., Giovanardi, G., Antonucci, G., Galati, G., Lingiardi, V., Cruciani, G., Titone, G., & Boccia, M. (2020). Disorganized Attachment pattern affects the perception of Affective Touch. Scientific Reports, 10(1). https://doi.org/10.1038/s41598-020-66606-5
[9] Teicher, M. H., Samson, J. A., Anderson, C. M., & Ohashi, K. (2016). The effects of childhood maltreatment on brain structure, function and connectivity. Nature Reviews Neuroscience, 17(10), 652‑666. https://doi.org/10.1038/nrn.2016.111
[10] Wikipedia contributors. (2021b, décembre 25). Étude ACE (Adverse Childhood Experiences). wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tude_ACE_(Adverse_Childhood_Experiences)
[11] Felitti, V. J., Anda, R. F., Nordenberg, D., Williamson, D. F., Spitz, A. M., Edwards, V., Koss, M. P., & Marks, J. S. (1998). Relationship of Childhood Abuse and Household Dysfunction to Many of the Leading Causes of Death in Adults. American Journal of Preventive Medicine, 14(4), 245‑258. https://doi.org/10.1016/s0749-3797(98)00017-8
[12] Peterson, C., Florence, C., & Klevens, J. (2018). The economic burden of child maltreatment in the United States, 2015. Child Abuse & ; Neglect, 86, 178‑183. https://doi.org/10.1016/j.chiabu.2018.09.018
[13] OMS. (2020, 8 juin). Maltraitance des enfants. https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/child-maltreatment
[14] Hunter, A. A., & Flores, G. (2020). Social determinants of health and child maltreatment : a systematic review. Pediatric Research, 89(2), 269‑274. https://doi.org/10.1038/s41390-020-01175-x
[15] Roger Segelken, H. (2014, 14 février). Child abuse and neglect rise with income inequality. Cornell Chronicle. https://news.cornell.edu/stories/2014/02/child-abuse-and-neglect-rise-income-inequality