
Cette lettre ouverte n’est pas une incitation à la haine, aucun harcèlement ne sera toléré envers la personne mentionnée.
Le 30 octobre dernier, à l’occasion des élections du Conseil Facultaire de la Faculté Polytechnique et du BEA, Bureau des Etudiant.x.e.s Administrateur.x.ice.s, s’est présenté un candidat au discours des plus inquiétants. Le Cercle du Libre Examen souhaite alerter la communauté étudiante et les autorités de l’ULB sur la dangerosité des propos qui ont été tenus à travers le présent communiqué.
Des rôles de genre
Parmi les nombreuses invectives du candidat, un fil conducteur transparaît nettement : celui d’une ferme opposition au féminisme et à l’égalité des genres, et notamment aux initiatives qui tendent à cet objectif. En effet, qu’il s’agisse du discours porté lors de sa présentation de candidature, ou des propos tenus sur les réseaux sociaux en réponse à des étudiant.x.e.s l’interpellant, sa misogynie y est assumée, comme ici : « Je trouve que les initiatives prises jusqu’à présent vont à l’encontre de l’égalité. WomInTech je trouve que c’est une insulte à l’intelligence des femmes” […] Les femmes vraiment libres n’attendent pas qu’on les promeuve davantage pour s’investir en ingénierie. Je connais des femmes très intelligentes qui n’ont pas attendu qu’on leur tende la perche. […] Toute cette énergie qu’on met à promouvoir l’écriture inclusive, toutes ces choses-là divisent plus qu’elles n’incluent. »
En Belgique, les femmes et autres minorités de genre ont aujourd’hui le droit d’accès à l’enseignement supérieur, au même titre que les hommes. Cependant, l’accès dans les faits n’est pas équivalent pour tous.x.te.s.
En effet, c’est à travers la socialisation que femmes, hommes et minorités de genre sont encouragé.x.e.s à développer des compétences, des valeurs et des traits de personnalité leur permettant de remplir ces rôles sociaux. Ainsi, on peut expliquer les différences sociologiques ou socio-économiques entre genres : les rôles de genre qui leur sont attribués dans la société limitent leurs possibilités d’accéder à d’autres rôles.
Ces rôles de genre, au fur et à mesure de la socialisation de chacun.x.e, engendrent l’adoption de divers traits psychologiques qui influencent la façon dont nous nous positionnons dans la société. Par exemple, le fait que de nombreuses femmes choisissent des études de psychologie est un choix qui peut s’expliquer par la socialisation des femmes dans nos sociétés à être attentives aux autres, à adopter un rôle de care (travail du soin).
Ainsi, les rôles genrés respectifs reflètent l’existence d’un rapport de pouvoir et de domination, renforcé par le sexisme, ainsi que d’autres oppressions. Les diverses institutions qui encadrent notre socialisation, mais aussi les médias, la famille, etc. contribuent de ce fait à intégrer une vision patriarcale des rôles sociaux à adopter. Prétendre l’inverse sous tend à invisibiliser les dynamiques systémiques qui renforcent les stéréotypes de genre.
De l’importance de l’écriture inclusive : des changements systémiques pour un problème systémique
Le langage que nous utilisons pour décrire le monde contribue à établir, légitimer des normes sociales et par la même occasion, se le représenter.
Ainsi, la masculinisation du langage, conséquence de l’androcentrisme (la tendance à penser que le masculin est la norme), construit notre conception de la réalité dès le plus jeune âge. L’écriture inclusive permet d’inclure les personnes sexisées, exclue.x.s de la désignation masculine présentée comme la normalité de notre langage.
C’est pourquoi l’écriture inclusive est un choix politique, le choix de contrer cet androcentrisme parasite, celui de permettre à toute personne de manifester sa réalité dans l’espace social.
De la rhétorique réactionnaire
« Pour plus d’ingénierie et moins de débats sociologiques (inclusivité, etc.) ? »
Rejet de la bien-pensance, du féminisme, de l’écriture inclusive, de la sociologie. Cette rhétorique réactionnaire n’est d’aucune façon originale, la suite s’écrit naturellement : pensée unique, politiquement correct, cancel culture, islamo-gauchisme, wokisme etc. Ces catégories conceptuelles ne sont que des simplifications de la réalité, des conséquences d’oppositions politiques, des tentatives de s’emparer de l’hégémonie culturelle. Elles s’opposent frontalement à une méthodologie rigoureuse qui tente également de décrire le monde humain : la sociologie. Si elle est attaquée, c’est parce qu’elle joue un rôle essentiel dans la compréhension des dynamiques sociales et des inégalités injustes y subsistant. Elle est une menace pour l’idéologie réactionnaire, par la valeur scientifique qu’elle accorde aux luttes sociales, et c’est un choix politique réfléchi de la diffamer, de la mépriser et de l’inférioriser.
L’inférioriser par rapport aux autres sciences, qui, elles, décriraient le réel. L’orchestration de cette fausse opposition est une insulte à l’ULB et à toute université, qui ont comme objectif principal la création de savoir par les méthodes scientifiques propres aux différents champs de la connaissance. L’idéologie réactionnaire divise et plie la réalité aux besoins de son agenda politique, et trahit ainsi la valeur principale de notre Alma Mater qu’est le Libre Examen.
Le danger de cette négation scientifique ne s’arrête pas là, elle va également jusqu’à affirmer que « La non-binarité n’est qu’une mode », qu’ « On parle de moins de 1% de la population […]. Les personnes intersexes sont des anomalies génétiques ne devant pas être normalisées » * . Parler d’ « anomalie génétique » ne doit pas nous empêcher de lire le sous-texte ni de nous tromper sur l’origine de cette terminologie.
appelons une thèse centrale des idéologies fascistes : la racisation des individus et leur hiérarchisation, justifiant l’éradication des « dégénérescents ». Cette négation de leur droit d’exister est progressive et ciblée, ici elle commence par nier la transidentité, refuser de briser les normes binaires; elle nous fait démonstration de sa composante transphobe. Si elle s’exprime en termes cryptiques et adoucis en fonction des périodes, ce n’est que pour mieux s’immiscer dans l’opinion publique et naviguer jusqu’aux moins averti.x.es.
Elle opère ainsi un long et lent glissement en recourant à des arguments spontanés, intuitifs et simplificateurs. Il est facile de se laisser convaincre ou de laisser passer ces thèses si on ne les prend pas au sérieux, si on ne déchiffre pas leurs intentions réelles.
Rares sont les personnes adhérant réellement au fascisme, mais beaucoup sont complaisantes à ses idées déguisées. Nous n’oublierons cependant jamais les atrocités qu’il a engendrées, l’inhumanité qu’il continue de porter.
Du libre examen
Le libre examen, principe fondateur de notre université et de notre cercle, ne peut être utilisé comme passe-droit aux idées fascisantes. Il ne peut être invoqué pour justifier une liberté d’expression sans limites. En effet, ce dernier a pour but la construction d’un esprit critique et indépendant, ainsi que le rejet de l’argument d’autorité et des idées reçues, dans le but de la recherche de l’émancipation contre toute forme de domination.
Ceci ne signifie pas que le doute méthodologique empêche de posséder des convictions, des arguments ou des prises de positions. Au contraire, postuler que toutes les opinions se valent crée un relativisme qui inhibe la possibilité de tout engagement.
A travers l’histoire de l’ULB, le Cercle du Libre Examen s’est érigé contre la montée du fascisme et contre l’oppression faites aux femmes et aux minorités de genre. Suivant cette ligne directrice, nous continuerons de nous opposer à celles et ceux qui, au nom de la liberté d’expression, se permettent d’attaquer les victimes d’oppressions systémiques.
Assurer que ces propos déshumanisants ne puissent se diffuser relève de la responsabilité des autorités de l’ULB, de la même façon qu’il existe un cordon sanitaire dans les médias belges. Permettre à quiconque porteur.x.euse de ce discours de représenter des étudiant.x.e.s est dangereux. Il est impératif que les instances de notre Université se positionnent face à cette candidature. Nous demandons par conséquent la révision des conditions d’élection, mais surtout, une vigilance collective face à la progression des propos fascisants sur notre campus.
Le comité Librex 2022-2023
* Citations directement issues du compte Instagram du candidat aux élections du BEA et au Conseil Facultaire
